Retour sur la conférence de Stéphane Veyer à l'IEP de Grenoble

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Le 1er octobre dernier, nous étions à la conférence de Stéphane Veyer, "L'ESS, de la marge à la norme", la première d'un cycle co-organisé par Sciences Po Grenoble et Alpes Solidaires. Depuis les bancs de l'amphithéâtre, nous avons écouté les propos de l'ancien dirigeant de Copaname, venu nous livrer sa vision du sujet, issue de son expérience du terrain.

Dans un monde économique qui évolue vite, quelle est la place de l'ESS et quel sera son devenir ? Selon Stéphane Veyer, ses acteurs se vivent aujourd'hui plutôt comme des marginaux de l'économie, manquant de visibilité et de reconnaissance. Et pourtant, ce que porte l'ESS, ses valeurs et ses fonctionnements, semble en train de devenir une norme, pour le meilleur et pour le pire...

Dans le déroulé de sa conférence, l'intervenant nous emmène faire un tour dans l'histoire de l'ESS, poser le décor et comprendre comment elle s'est structurée. Puis, face aux risques d'appropriation actuels de ses fondements par les grandes entreprises, il dessine le sens commun qui relie les acteurs de l'ESS et les forces singulières qui peuvent lui permettre de résister.

 

La naissance de l'ESS

Dans la 1ère moitié du 19e siècle, avec la révolution industrielle, le mouvement ouvrier pose les prémices de ce qui sera plus tard le syndicalisme, la mutualité, l'éducation populaire et la coopération.

Le terme d'"Économie Sociale" émerge lui dans les années 70, avec les coopératives et les mutualités, et la création des statuts de sociétés de personnes. Celui d'"Économie Solidaire" apparaît dans les années 80, avec des entreprises tournées vers les questions sociales, les travailleurs sociaux, les entreprises d'insertion et le micro-crédit.

L'appellation "Économie Sociale et Solidaire" est elle très récente, puisqu'elle ne date que de 1999.

Le début des années 2000 marque l'arrivée de l'Entreprenariat Social (ou Social Business), des projets de l'Économie Sociale et Solidaire, certes, mais utilisant des techniques et méthodes des grandes entreprises. Une nouvelle émanation, à la croisée des deux mondes.

Aujourd'hui, lorsque l'on parle d'ESS, il est complexe de savoir quel acteur peut s'en réclamer ou non. En 2013, Benoît Hamon initie le projet de création d'une loi de l'ESS. La loi adoptée en 2014 institutionnalise une définition très inclusive, dans laquelle entrent conjointement les trois secteurs historiquement distincts : l'Économie Sociale, l'Économie Solidaire et l'Entreprenariat Social.

 

Passer de la marge à la norme n'est pas "que" une bonne nouvelle

Dans le début des années 2000, les grandes entreprises vivent une crise existentielle, avec une quête de sens de plus en plus forte des salariés. On voit alors la naissance du mécénat et des fondations d'entreprise, la création d'alliances avec le monde associatif et celui de l'insertion. Depuis 10 ans, on assiste à un bouillonnement de concepts incluant la dimension sociale à l'économie, comme le "social business" ou "l'économie positive".

L'économie sociale est ainsi en train de devenir une norme, ce qui pourrait, au premier a bord, être une bonne nouvelle. Mais le risque est que le capitalisme s'approprie les éléments qui définissent l'ESS. La loi PACTE par exemple, amenant le concept d'"entreprises à mission" n'est-elle pas la porte ouverte à ce que les entreprises puissent avoir un intérêt général ? Là où l'ESS a du mal à assumer une parole politique, les entreprises elles, commencent à le faire, et en font même un atout marketing.

 

Miser sur les forces de l'ESS

Face à ce risque réel de cannibalisation, Stéphane Veyer reste optimisme et propose des pistes pour avancer :

. Selon lui, la coopération, en tant que forme d'organisation collective dans le domaine économique et social, est fondamentale. Ce serait quelque chose à réinvestir davantage parmi les forces de l'ESS. Et la coopération pour Stéphane Veyer, c'est un peu sa marque de fabrique. Étant impliqué dans de multiples projets d’inter-coopération comme la Manufacture coopérative, les Plateformes en commun, Bigre ou Coopératifs, il sait de quoi il parle.

. Une autre piste serait à chercher dans une convergence entre le monde coopératif et celui des "communs". Le concept des "communs", qui a valu le prix nobel d'économie à Elinor Ostrom, se définit par des formes d'usage et de gestion collective d'une ressource ou d'une chose par une communauté. Cette notion permet de sortir de l'alternative binaire entre privé et public en s'intéressant davantage à l'égal accès et au régime de partage et de décision plutôt qu'à la propriété. Pour Stéphane Veyer, rapprocher ces deux mondes, celui de la coopération et celui des "communs" permettrait de communiquer à plus grande échelle.

. Enfin, parmi les grandes forces de l'ESS, l'intervenant cite des spécificités qui ne peuvent être volées par les grandes entreprises capitalistes : son mode de fabrication du savoir très fécond tissé d'allers-retours entre les pratiques du terrain et les recherches, mais aussi son rapport à la démocratie, par l'auto-gouvernance et la reprise en main par les citoyens des outils de travail.

 

Le besoin d'une parole politique

Afin de réunir au sein de l'ESS les acteurs historiques de l'Économie Sociale, de l'Économie Solidaire et de l'Entreprenariat Social, aux visions parfois divergentes, la question politique a toujours été évitée. Or, derrière chaque projet alternatif à l'économie classique, il y a un enjeu fort, militant, une vision du monde et une volonté de promouvoir des idées. Aujourd'hui l'ESS pâtit du manque de débat et du silence de ses acteurs sur cette dimension politique.

A l'issue de la conférence, Danièle Demoustier, économiste à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble, a rebondi sur les propos de Stéphane Veyer, se disant pessimiste à court terme, mais optimiste à long terme. Selon elle, l'ESS est une économie humaniste qui ne laisse pas les gens au bord de la route. Se côtoient dans l'ESS la dimension charitable et solidaire, mais aussi le côté marchand libéral, et dans la réalité, c'est nécessaire d'avoir les deux. Selon Danièle Demoustier, tous les acteurs de l'ESS sont animés d'un projet politique fort de transformation sociale. C'est là qu'est la force et le dénominateur commun reliant l'ensemble de ses structures.

 

Nadège Bredoux pour Alpes Solidaires

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